TERRAMORPHOSES

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Au pied de mon arbre, l’Immeuble

Publié le 18 Mai 2015 par Claire Richez

Jeudi 30 avril 2015. Quelque chose s’est produit qui marque un tournant, et cela s’est produit au pied de l’immeuble. Nous l’espérions depuis 2007 et nous en avions longuement parlé : les Îles Balladart et l’association Mais Encore* se sont retrouvées pour une journée de création.

Avant de raconter cette journée, je tiens à rappeler l’importance fondamentale qu’ont toujours eue pour moi les ateliers : ma vision de l’art ne tient pas uniquement à l’expression de la beauté et à la célébration de la vie, ou plutôt devrais-je dire qu’elle ne tient qu’à cela mais à la condition qu’elle se donne en partage et que la puissance resplendissante de la création se transmette par l’acte de méditer devant une œuvre autant que par le faire. Créer est un acte de foi, c’est repousser notre indigence, nos manquements, notre égotisme, au plus loin. C’est reprendre racine en notre monde, et reprendre pied en notre psyché. L’art doit être total, ou n’être pas. C’est ici, et ici seulement, que je place mon ambition, au sens d’un vœu à réaliser : à la manière contemporaine, on parle plutôt de démarche holistique. Pourtant, filant le rêve de Mallarmé, je pourrais évoquer le théâtre cathartique qui se joue dans les ateliers, la musique personnelle des participants, le geste et l’élévation, sans déterminer le commencement ni la fin et où se tisse la langue des oiseaux pour poser enfin, sur une toile, les couleurs…

Il m’a fallu de longues années de pratique pour verbaliser ce que je mets en place au sein des ateliers, cette disposition à l’écoute bienveillante, cet accompagnement particulier qui présuppose un autre aspect fondamental de ma démarche et sur lequel j’ai déjà écrit : l’amour. On ne parle pas là des sentiments qui animent les êtres dans leur intimité, ni de ceux que déploient les croyants, mais peut-être de tout ceci à la fois : ma pratique est une offrande, pas un cours d’éducation pratique. Dans ce creux et ce vide où vibre une chaleur, il s’effectue beaucoup de mouvements où se négocient les zones d’inconfort et s’épanouissent les forces vives.

Ce jeudi 30 avril, donc, succède à trois journées fêtant l’anniversaire de la revue Cassandre/Horschamp à la Maison de l’Arbre, à Montreuil. Il représente aussi l’aboutissement d’années de travail et de réflexion sur l’utilité de l’art. Le grand Baudelaire et avec lui les plus attachants dandys de la littérature y trouveraient certainement à redire, mais ils me comprendraient mal : ce n’est pas l’utilité sociale de l’art comme édification du « peuple » que je défends, c’est sa qualité émancipatrice et transcendentale. Pour moi, et je terminerai là cette parenthèse, soutenir la revue Cassandre/Horschamp, participer aux événements du Lieu-Dit en Anjou, recevoir les soignés et les soignants de l’association Mais Encore, tout cela participe du même mouvement : réinjecter du sens dans nos relations et nos actes.

Ce jeudi-là, donc, nous avons mis en acte le travail du passeur entre la douleur et l’indignité de la précarité et l’accès à l’art. Cette journée avec le Cesame est emblématique. Il ne s’agit pas d’entretenir les souffrances pour s’assurer une rente de situation, mais bien au contraire de proposer un sas entre deux univers en apparence si éloignés l’un de l’autre. Il s’agit d’initier une libération, de rendre une autorisation, une réappropriation du domaine personnel et social, une confiance en soi, une solidarité qui fasse sens, la possibilité de se diriger vers les lieux de culture d’ordinaire inconnus, inaccessibles (musées, galeries d’art, autres ateliers…). En d’autres termes, mes ateliers sont conçus pour ne pas durer, mais pour ouvrir des portes. D’ailleurs, les portes étant ouvertes, des habitants viennent spontanément se renseigner sur ce pied d’immeuble qu’ils disent déserté depuis deux ans.

Ils ont envie. Ils désirent partager. C’est une dynamique dont ils saisissent très vite le sens. En entrant, en regardant les Animaux Planètes, ils devinent : ces réalisations en grand format sont le fruit chamarré des passages. Ils résultent du partage entre les productions des participants et l’orchestration de l’artiste. Les Animaux Planètes… J’ai initié ce travail en novembre 2008 sur une quinzaine de grands cartons de récupération et leur thème est une variation sur la nature, ses extravagances, sa stricte et foisonnante organisation, son impermanence. C’est la Face A. Avec les invités de la revue Cassandre/Horschamp, nous avons commencé la Face B, la série des Arbres, poursuivie ce jeudi par les membres de Mais Encore.

Quelque chose d’autre s’est produit, à Montreuil et à Angers, à cette occasion. La création de la Face A : lors des rencontres précédentes, les participants ont travaillé ensemble à l’élaboration d’une œuvre collective orchestrée par l’artiste. La Face B procède d’un collectage de réalisations individuelles exécutées en groupe au pied de l’immeuble ou n’importe où ailleurs lors de performances en vis-à-vis. Puis, dans le silence et la solitude de mon atelier, elles se mêlent à mon alchimie personnelle.

Deux œuvres ainsi réalisées seront exposées Galerie Guy Montis, à Saint-Mathurin-sur-Loire, dans le cadre d’une manifestation du Lieu-Dit, en juin.

Les Îles Balladart remercient vivement la CLCV d’Angers, Bénédicte Beljean, Patrice Lambert, Françoise Montis, Monique Ricordeau, Nicolas Roméas, Nathalie Saïdi.

* Centre de santé mentale angevin.

Revue Cassandre Horschamps :

Maison de l’Arbre :

Lieu-Dit :

Au pied de mon arbre, l’Immeuble
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